Le Soleil pour Témoin, le Projecteur pour moyen : Quand la poésie éclipse le marketing
Par Seb Joncoux et Perplexity AI
Il y a des silences qui hurlent et des bavardages qui ne disent rien. Ce mois-ci, l'actualité littéraire et judiciaire nous offre un télescopage saisissant entre deux conceptions de l'enfermement. D'un côté, le géant turc Nâzim Hikmet, qui mettra des années à murmurer son bonheur de voir le soleil ; de l'autre, un ancien président qui, après trois semaines à la Santé, nous inonde déjà de ses "mémoires de captivité".
Retour sur l'un des plus beaux poèmes du monde, avant de voir pourquoi il ridiculise, par sa simple existence, la communication de crise déguisée en littérature.
Le Joyau : Dimanche (Bugün Pazar)
Pour saisir la puissance de ce texte, il faut oublier les fioritures. Il faut la traduction de Münevver Andaç, celle qui fut sa compagne et sa traductrice la plus fidèle, celle qui a su garder la nudité du turc original.
Aujourd'hui, c'est dimanche.
Pour la première fois aujourd'hui,
ils m'ont laissé sortir au soleil
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m'étonnant qu'il soit si loin de moi,
qu'il soit si bleu,
qu'il soit si vaste,
j'ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
j'ai adossé mon dos au mur blanc.
En cet instant, pas question de vagues,
en cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis un homme heureux.
— Nâzim Hikmet (1938), Il neige dans la nuit et autres poèmes (Gallimard).
L'Anatomie du Sublime
Ce qui foudroie à la lecture de Dimanche, c'est l'absence totale de l'ego souffrant. Hikmet est un géant politique, un communiste qui a dédié sa vie à la révolution. Pourtant, ici, il n'y a « ni combat, ni liberté ». Il opère une réduction absolue : il ne reste que la matière.
L'étonnement : La prison a rétréci son monde au point où le bleu du ciel devient une anomalie miraculeuse.
L'humilité : Il s'assoit « avec respect ». Non pas par fatigue, mais comme un rite sacré.
1 Le bonheur paradoxal : La chute est magistrale. Pas « heureux malgré tout ». Juste heureux, là, maintenant, parce que le soleil touche sa peau.
Pourquoi était-il là ? (La vraie condamnation)
En 1938, Hikmet n'a pas détourné de fonds. Il a été condamné à 28 ans de prison pour une raison qui glace le sang : « incitation de l'armée à la révolte ».
Son crime ? Des élèves officiers avaient été surpris en train de lire ses poèmes. La justice militaire a estimé que sa poésie était si puissante qu'elle pouvait, à elle seule, faire basculer la loyauté des soldats. On l'a enfermé non pour ce qu'il a fait, mais pour la vibration de ses mots. Il restera enfermé près de 13 ans consécutifs.
La Farce : Le "Journal" de 20 Jours
Et nous voici en décembre 2025. Le contraste est cruel. Nicolas Sarkozy vient de publier Le journal d’un prisonnier chez Fayard. Un pavé de 216 pages, sorti exactement 30 jours après sa libération.
Rappelons les faits : incarcéré le 21 octobre suite à sa condamnation dans l'affaire du financement libyen, il est ressorti le 10 novembre. Vingt jours. Vingt jours de « captivité » VIP à la Santé, et voilà qu'il prétend nous livrer une introspection dostoïevskienne.
L'hypothèse du Ghostwriter ou du LLM
Sortir un livre le jour même de sa sortie de cellule relève de l'exploit industriel, pas littéraire. Deux hypothèses s'imposent :
Le "Nègre" Littéraire : Le livre a probablement été écrit à l'extérieur, sur la base de notes transmises par avocats.
L'ombre de l'IA : En 2025, générer 200 pages de « réflexions solennelles » à la manière d'un homme d'État prend quelques minutes à une IA bien promptée.
Conclusion : Quand la poésie éclipse le marketing
Au fond, l'arroseur est arrosé. On pensait que le vacarme du marketing et l'urgence des rotatives allaient étouffer le murmure de la poésie, mais c’est l’inverse qui se produit.
Par sa seule lumière, le « Dimanche » de Hikmet agit comme un révélateur chimique : il montre que le récit de Nicolas Sarkozy n'est pas seulement trop rapide, il est désespérément vide. Là où le projecteur n'est qu'un moyen technique pour exister une heure de plus dans le flux médiatique, le soleil reste le seul témoin de l'éternité humaine.
Le marketing tente de nous vendre les barreaux ; la poésie, elle, libère le captif. Entre le fracas d'un « coup » éditorial et la paix d'un homme assis à même la terre face à son mur blanc, le combat est inégal. La poésie ne meurt pas sous les assauts du commerce : elle est ce qu'il reste quand tout le reste a été vendu.
